"Mais avant tout Barye est le Maître des Fauves, des Féroces, des Félins. C'est lui qui, un certain jour de sa vie, rejetant de son talent toutes les réminiscences des lions assyriens, ninivites, byzantins, s'est fait l'artiste naturiste, modelant, mesurant, sans trêve, et sans repos, les féroces dans leurs cages du Jardin des Plantes ; et c'est lui qui, le premier, a surpris les palpitations de leurs flancs, les reniflements de leurs naseaux, le roulis sous-cutané des muscles carrés, en cette marche apaisée, où les os et les nerfs semblent flotter dans une peau trop large - et c'est encore lui le premier, qui a forcé la dureté résistante des métaux à rendre l'élasticité bondissante de ces animaux qu'habitent la Destruction et le Carnage. (...) disons-le, si la sculpture de l'humanité est, hors de tout conteste, supérieure chez les anciens, la sculpture de l'animalité en aucun temps, en aucun lieu, n'a atteint la perfection que lui a apportée le Français du XIXème siècle, Antoine-Louis Barye. (Auteuil, 9 janvier 1886)"
Antoine-Louis Barye est l'une des plus hautes figures de l'école animalière du XIXème siècle.
Né le 15 septembre 1796, il est le fils d'un orfèvre originaire de Lyon. Grâce à son père, il se familiarise très jeune avec le travail du métal et débute, dès l'âge de 13 ans, comme apprenti chez le graveur Fourrier. Il demeure là quelques années avant de travailler pour un orfèvre. On remarque déjà sa mémoire prodigieuse et ses dons d’observation étonnants, aptitudes qui lui seront très utiles pour l'exercice de son art futur. En 1812, il est enrôlé dans l'armée dans la brigade topographique. Libéré deux ans plus tard lors de la capitulation de Paris, il décide de devenir sculpteur et entre dans l'Atelier du sculpteur Bosio. Le premier contact de Barye avec la sculpture de style académique, dont Bosio est un adepte, n'est pas concluant. Alors, à partir de 1817, il suit parallèlement l'enseignement du peintre Gros dont l'ouvre annonce déjà le romantisme. En 1818, il étudie à l'Ecole des Beaux-Arts et, en 1819, il se présente au Salon, dans le département des médailles avec Milon de Crotone dévoré par un lion. Espérant un Prix de Rome, il est déçu de n'obtenir qu'une mention. Ses déboires ne font que commencer et, en 1824, il n'est même pas autorisé à participer au Salon. Entre temps, en 1823, contraint par la nécessité (il est alors marié et père de famille), il entre chez Fauconnier, orfèvre respecté qui travaille pour la Duchesse d'Angoulême. Pendant huit ans, Barye exécute chez Fauconnier une multitude d'objets décoratifs en or et en bronze, notamment des figurines d'animaux destinées à l'ornementation. Pendant la même période, tandis qu'il se perfectionne dans son art (en particulier dans la ciselure et la technique de la patine), il décide d'approfondir ses connaissances scientifiques et anatomiques des animaux.
C'est pourquoi il étudie les ouvrages de grands zoologistes comme Cuvier et qu’il fréquente assidûment le Jardin des Plantes où il observe les bêtes pendant des heures. Il y rencontre régulièrement le peintre Delacroix dont il apprécie la compagnie. En 1831, il présente au Salon Tigre dévorant un gavial, œuvre en plâtre patiné de manière à ressembler au bronze. Cette pièce lui vaut une seconde médaille et l'admiration d'une partie de la critique. L'année suivante le Tigre dévorant un gavial est fondu en bronze par Gonon selon la technique de la fonte à cire perdue.
En 1833, il expose son fameux Lion au serpent, modèle réalisé en plâtre puis en bronze pour le Salon de 1836. Il reçoit alors sa première commande de l'Etat, un Lion au serpent destiné à orner le Jardin des Tuileries à Paris. Il s'agit là de l'une de ses réalisations les plus célèbres.
Le talent et l'art de Barye commencent à s'affirmer. Il est remarqué par le Duc d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe, et grand amateur d'art, qui lui apporte son appui et le charge de réaliser la décoration d'un fabuleux surtout de table. De 1834 à 1837, Barye travaille à cette œuvre qui comporte neuf groupes : quatre petites scènes de combats d'animaux (python et antilope, antilope et tigre, lion et sanglier, aigle et gazelle) et cinq scènes de chasse (chasse au tigre, chasse au taureau sauvage, chasse au lion, chasse à l'ours, chasse à l'élan). Ces cinq groupes seront fondus par Gonon selon la technique de la fonte à cire perdue. Malheureusement, à la suite de la mort accidentelle du Duc, cet ouvrage inachevé est vendu. Les cinq groupes de chasse se trouvent aujourd'hui à la Walters Gallery à Baltimore aux Etats-Unis. En dépit d'une certaine popularité dans le public, les Salons restent obstinément fermés à Barye et les cinq groupes de chasse qu'il propose pour le Salon de 1837 sont refusés par le jury. Alors, las et désenchanté, il décide de ne plus participer au Salon. Cette absence durera treize ans. Bien que rejeté par les milieux artistiques traditionnels, Barye continue cependant à bénéficier de quelques commandes officielles. Thiers, alors ministre des Travaux Publics, lui demande d'exécuter un aigle en bronze destiné à décorer le sommet de l'Arc de Triomphe de la place de l'Etoile à Paris.
Ce projet est par la suite abandonné. Par compensation, Barye reçoit, en 1836, la commande d'un lion pour le Jardin des Tuileries. Ce sera le Lion assis. Mais l'artiste est déçu par l'aspect final de son oeuvre car, pour des raisons d'économie, elle est réalisée selon la technique de la fonte au sable (au contraire le Lion au serpent exécuté en 1833, avait été fondu selon la technique de la fonte à cire perdue par Gonon).
Plus tard, un autre Lion assis est érigé, mais, toujours par mesure d'économie, il est exécuté par reproduction mécanique de l'original (Quelle dérision pour ce sculpteur soucieux de perfectionnisme : sur l'exemplaire ainsi réalisé la signature de Barye est reproduite à l'envers !).
Les deux Lions assis sont maintenant placés de chaque côté d'un portail donnant accès au Louvre, côté Seine. Egalement chargé d'orner le piédestal de la Colonne de juillet, place de la Bastille, Barye exécute un bas-relief en bronze représentant un lion et quatre coqs. En outre, le ministère de l'Intérieur achète l'un de ses groupes en bronze Tigre dévorant un jeune cerf. En 1839, Barye décide d'entreprendre une carrière en marge des milieux officiels. Il crée à l'aide de capitaux empruntés - sa propre fonderie afin d'y éditer lui-même ses bronzes.
y pratique la fonte à la cire perdue, technique qu'il juge la mieux adaptée à sa sculp-ture. C'est aussi la plus onéreuse et au bout de dix ans d'existence sa fonderie est acculée à la faillite. En effet, en 1848, la Révolution ayant rendu les créanciers inquiets, ceux-ci exigent le remboursement du capital prêté à l'origine.
Faute d'obtenir satisfaction, ils saisissent ses modèles qui sont remis en gage à l'un d'eux, l'industriel Emile Martin. Les sculptures de Barye sont alors éditées en assez grand nombre par différents fondeurs et en dehors du contrôle de l'artiste. Au contraire, les bronzes datant de l'époque 1839-1848 ont été exécutés (ou leur production étroitement surveillée) par Barye.
On peut les reconnaître grâce au poinçon du sculpteur (en petites capitales) souvent accompagné d'un numéro d'ordre. Ces œuvres sont, bien entendu, les plus recherchées par les collectionneurs d'autant que, par conscience professionnelle et souci de perfection, Barye ne mettait son cachet que sur les exemplaires qu'il considérait comme parfaitement réussis. Barye traverse alors la période la plus noire de son existence. A ses ennuis professionnels viennent s'ajouter des drames familiaux: il a la douleur de perdre sa femme et ses deux filles. Mais, la roue tourne et après la Révolution de 1848, le courant romantique revient en force et un nouveau Comité, dont Barye est membre, remplace désormais l'ancien Jury du Salon. En 1850, il fait sa rentrée au Salon et expose deux œuvres : Jaguar dévorant un lièvre et Thésée combattant le centaure qui sont très admirées. Outre des commandes de l'Etat, il se voit alors également confier quelques emplois officiels: directeur des moulages au Musée du Louvre, conservateur de la Galerie des plâtres et, en 1854, professeur de dessin zoologique au Muséum d'Histoire Naturelle à Paris. Barye était parfaitement qualifié pour ce dernier emploi. Toutefois, il ne semble pas avoir été un bon pédagogue: peu expansif et peu communicatif, il avait quelques difficultés à transmettre ses idées et ses connaissances. En 1857, il parvient enfin à rembourser ses créanciers. Il peut donc rentrer en possession de ses modèles et fait éditer ses œuvres par différents fondeurs dont Honoré Gonon et Ferdinand Barbedienne. Il semble que ce soit de cette époque - ou tout au moins du vivant de Barye - que date le cachet F.B que l'on trouve sur la terrasse de certains bronzes. Barye a alors une soixantaine d'années. Il jouit d'une solide réputation et il est enfin considéré comme un grand statuaire.
Il est chargé d'exécuter quatre statues allégoriques - La Paix, La Guerre, La Force, L'Ordre -, destinées à orner le Louvre. Par ailleurs, Viollet-Le-Duc lui demande de réaliser une statue équestre de Napoléon en Empereur, à Ajaccio. Cette dernière partie de sa carrière va enfin être couronnée de plusieurs distinctions.
Ainsi, lors de l'Exposition Universelle de 1855, il obtient la médaille d'or dans la section des bronzes avec son œuvre Jaguar dévorant un lièvre considérée comme l'une de ses plus belles réalisations. La même année, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur, et en 1868, il devient membre de l'Institut. L'Amérique lui rend également hommage. Un Musée de Washington lui commande une collection d'une centaine de bronzes (maintenant exposés à la Gallery of Art). Des artistes américains lui rendent visite et certains, comme George Lucas, deviennent ses amis et d'ardents collectionneurs de ses œuvres. En 1875, âgé de 79 ans, Barye meurt à son domicile du quai des Célestins à Paris. Après sa mort, des admirateurs américains réunis en association décident d'élever un monument à sa mémoire. Cet ouvrage commémoratif, qui s’élève actuellement dans le square Henri IV à Paris, comportait à l'origine un groupe en bronze Thésée et le Centaure. Aujourd'hui, il ne reste plus que le socle, les sculptures en bronze ayant été enlevées par l'occupant pendant la seconde guerre mondiale. Fidèle à la tradition romantique, Barye a donné à une partie de son œuvre une connotation tragique. a souvent montré l'aspect brutal de la vie des animaux, les luttes pour la survie, la férocité, la brutalité. Nombre de ses sculptures ont pour sujet l'animal blessé ou agonisant, qu'il s'agisse de combats qui répondent aux lois de la nature ou de scènes de chasse orchestrées par l'homme. Les exemples sont nombreux, citons par exemple: Crocodile dévorant une antilope, Tigre dévorant une gazelle, Python enlaçant une gazelle, Eléphant écrasant un tigre, Cerf surpris par un tigre, Taureau attaqué par un tigre, Combat de cerfs, Combat de cerf et de tigre, Puma terrassant un renne, Cerf du Gange attaqué par une lionne, Jaguar dévorant un lièvre, Cerf dix cors, Hallali par terre.
L'animal est souvent représenté avec sa proie et c'est particulièrement le cas pour le lion :
Lion dévorant une biche, Jeune lion terrassant un cheval, etc. Bien que souvent de petite taille, les bronzes de Barye expriment néanmoins une grande puissance, liée à la représentation de la vie à l'état brut. L'œuvre de Barye est très riche. Outre le Musée du Louvre à Paris qui possède d'importantes collections de ses sculptures, de nombreux musées provinciaux et étrangers ont acquis des bronzes de cet artiste animalier. Citons notamment les Musées de Bayonne: Chien, Cheval, Aigle sur une antilope, Jaguar marchant, Lion assis, Serpent et Lièvre ; de Bordeaux : Tigre et antilope et Cerf et panthère ; de Dunkerque : Combat d'un tigre et d'un crocodile ; de Lyon:
Tigre dévorant un jeune cerf ; de Montpellier : Buffle monté par un gorille, Jaguar dévorant un agneau, Jaguar terrassant un crocodile, Cheval terrassé par un lion, Lion d Afrique, Lion assis, Lion en marche, Taureau attaqué par un tigre, Eléphant d'Afrique ; de Rouen : Lion écrasant un serpent, Lion marchant ; de Londres (National Gallery) : Panthère et gazelle, Lion et sanglier ; de Baltimore (Walter Art Gallery), de New-York (Metropolitan Muséum) et de Boston (Muséum of Arts) avec de nombreuses collections. Soucieux de représenter avec exactitude les formes et les attitudes des animaux, Barye s'imposait un ciselage précis des sur-faces, utilisant de préférence le procédé de la fonte à cire perdue. Toutefois, en raison du coût élevé de cette technique, il réalisait aussi des fontes au sable. Extrêmement perfectionniste et exigeant, il a fait détruire de nombreuses empreintes dont il n'était pas satisfait.
Comme tous les bronzes de collection du XIXème siècle, les bronzes de Barye ont été reproduits en grand nombre par des fondeurs divers. Seul un tirage limité aurait pu permettre à l'artiste de vérifier chaque exemplaire. Par contre, les bronzes exécutés par lui-même dans sa propre fonderie, entre 1839 et 1848, sont tous de très bonne qualité. Ils sont marqués et numérotés et, bien entendu, ils ont plus de valeur que les autres sur le plan commercial. L'œuvre laissé par Barye, riche et novateur, est d'une importance capitale. Taxé d' "animalier" par ses adversaires qui considéraient que seul le corps humain était digne d'être représenté, Barye a continué néanmoins à exercer son art, faisant de l'animal le thème majeur de l'iconographie romantique. Non seulement, il a imposé des thèmes nouveaux, mais il a été, à quelques rares exceptions près (dont Sainte Clotilde à la Madeleine et le Château d'eau de Marseille), exclusivement un bronzier. Or, au début du XIXème siècle, le bronze était très peu utilisé.
Le marbre, qui convenait mieux au mode d'expression classique, était de loin le matériau favori. Par ailleurs, ses œuvres étaient souvent de petite taille alors qu'à cette époque, les sculptures monumentales étaient plus appréciées. L'année 1831 où il présente son tigre dévorant un gavial marque un tournant dans sa carrière. En effet, les œuvres exécutées avant cette date, encore empreintes des tendances du XVIIIème siècle, s'opposent à celles réalisées par la suite, libres de toute influence.
Le Musée du Louvre conserve quelques exemples de ses premières œuvres, mais peu d'entre elles ont été éditées.
A partir de 1830 et jusqu'en 1840, outre les commandes officielles et les œuvres marquantes citées plus haut, Barye réalise un grand nombre de modèles représentant des animaux, surtout des félins (lions, tigres, panthères, jaguars...) mais aussi des éléphants, des ours... qu'il définissait selon leur provenance (comme dans un zoo) : Ours de Russie, Ours des Alpes, Lutte de deux ours : l'un de l'Amérique Septentrionale, l'autre des Indes (scène qui ne peut avoir lieu que dans un zoo), Eléphant d'Afrique, Eléphant d'Asie, Eléphant de Cochinchine, Eléphant du Sénégal (dont Barbedienne acquit le modèle qu'il édita en trois tailles différentes), Panthère de Tunis, Panthère de l'Inde, Lionne de l'Inde, Lionne d'Algérie. Barye a aussi représenté abondamment la famille des cervidés (cerfs de Java, cerfs du Gange) dont il a fait plusieurs études : Cerf qui marche, Cerf au repos, Cerf qui écoute, Cerf à la jambe levée, Cerf bramant... Le lion était réservé, d'une manière générale, à ses œuvres maitresses : Lion assis, Lion qui marche ce modèle a été édité par Barye en plusieurs tailles et dans des versions légèrement différentes), et le fameux Lion au serpent, œuvre monumentale qui existe aussi en modèle réduit comme bronze d'ornementation intérieure.
Le 27 février 1886 eut lieu à Paris, Hôtel Drouot, la première vente aux enchères des bronzes de Barye. Cette vente réunissait les pièces les plus belles et les plus rares, collectionnées par l'amateur d'art Auguste Sichel. Le catalogue comportait un texte de présentation rédigé par Edmond de Goncourt qui écrivait en substance : "Mais avant tout Barye est le Maître des Fauves, des Féroces, des Félins. C'est lui qui, un certain jour de sa vie, rejetant de son talent toutes les réminiscences des lions assyriens, ninivites, byzantins, s'est fait l'artiste naturiste, modelant, mesurant, sans trêve, et sans repos, les féroces dans leurs cages du Jardin des Plantes ; et c'est lui qui, le premier, a surpris les palpitations de leurs flancs, les reniflements de leurs naseaux, le roulis sous-cutané des muscles carrés, en cette marche apaisée, où les os et les nerfs semblent flotter dans une peau trop large - et c'est encore lui le premier, qui a forcé la dureté résistante des métaux à rendre l'élasticité bondissante de ces animaux qu'habitent la Destruction et le Carnage. (...) disons-le, si la sculpture de l'humanité est, hors de tout conteste, supérieure chez les anciens, la sculpture de l'animalité en aucun temps, en aucun lieu, n'a atteint la perfection que lui a apportée le Français du XIXème siècle, Antoine-Louis Barye. (Auteuil, 9 janvier 1886)".
